Retailles d’entrevue: Dead Obies et la langue

Hier soir lors de la finale des Francouvertes — remportée par Les Hay Babies –, le groupe post-rap Dead Obies a cru bon justifier l’utilisation qu’il fait de la langue française. Le groupe mélange abondamment la langue de Molière à celle de Shakespeare. Voici les abondantes retailles de l’entrevue que m’a accordée pour Le Devoir Yes McCan quelques jours avant la finale.

Sur une possible adaptation pour le concours

Pour nous la musique doit venir chavirer tes concepts pré-établis, redéfinir le monde autour de toi. J’aime quand l’art nous challenge. Et un concours c’est tout le contraire. Il faut répondre à des critères établis par un jury. Quand quelqu’un qui vient déconstruire des normes, ça passe ou ça casse. On a jamais essayé de faire de la musique de formulaire que tu peux cocher dans une case. En étant 100 % authentique avec ce qu’on fait et en essayant pas de rendre notre musique plus propre ou de la savonner, les gens ont été touchés par ça même si ça venait de quelque chose de très différent du son des Francouvertes, si on peut dire qu’il y a un son des Francouvertes. Nous on s’attendait à se faire démolir. À chaque fois ç’a été une surprise.

Mais on a eu beaucoup de longs courriels et de longs échanges téléphoniques avec l’équipe des Francouvertes qui a toujours été vraiment remarquable. Je ne sais pas pourquoi on a été sélectionné en fait. Il fallait qu’on envoie nos paroles et tout de suite on nous a dit « vous pouvez pas faire ça, jouer ça! Il va falloir que vous jouiez d’autres tounes ». Mais on a un membre anglophone dans le groupe et on va pas l’exclure parce que c’est les Francouvertes. La règle c’est que toutes les œuvres doivent être originales et en français. Mais y’a pas de spécification sur ce que c’est un texte en français, à quel point c’est plus du français. C’est quoi la valeur du français qu’on porte? On a fait nos chansons sans compromis, on pensait se faire disqualifier, et à chaque tour les juges ont su comprendre ce qu’on faisait, le métissage qu’on fait.

Sur le rapport conversationnel de Dead Obies (et du hip-hop)

Le hip-hop c’est quelque chose qui a un ton très conversationnel, je suis pas un fan de groupes que tu vas pas entendre rapper comme il te parlerait en entrevue. Ça sonne beaucoup trop écrit. Nous on arrive avec quelque chose qui est comme on parle tous les jours, qui est un mélange de français, d’anglais, de créole, de patois jamaïcain, selon nos origines et selon la réalité démographique dans laquelle on a grandi. Y’a du monde du groupe qui ont grandi à Montréal, et en tant qu’enfants de la loi 101, ben toutes les communautés allophones, anglophones, immigrantes de Montréal doivent passer par les écoles francophones, et ce que ç’a fait, c’est que ç’a changé la valeur de la langue française pour les Québécois francophones. Parce que tu as des jeunes qui grandissent avec des jeunes Arabes et des jeunes Haïtiens, et on est plus dans le formulaire et la statistique, y’a des vraies personnes qui parlent ensemble, des couples qui se forment. Nous on vient de ce bassin-là, et tous les jours c’est notre réalité. Tu me passes-tu une beer, on vas-tu chiller sur le corner, wathever. C’est pas d’être colonisé pour autant, c’est juste d’être décomplexé. Le français normatif, je peux le parler, mais c’est un espèce de code générationnel, on baigne tous là dedans et la culture hip-hop vient aussi pour beaucoup là-dedans.

Sur la bachata et John Lennon

Ce mélange des langues, ça vient en partie de la musique qu’on fait. Mais si on faisait de la bachata ou de la salsa, on aurait probablement quelques termes espagnols dans nos paroles. On dit qu’on fait du post-rap, qui est directement lié au rap qui est né dans le south Bronx,dans les années 1970, et c’est une culture afro-américaine qui elle-même s’est plu à jouer avec une culture qui n’était pas la leur à l’origine. Si on faisait du folk, qui est une musique populaire, on ferait de la même façon, parce que tu chantes comme tu parles. Je suis un grand fan de Bob Dylan, c’est ça qui était sa réussite. John Lennon a dit que le rock’n’roll c’était juste « say what it is, simple english, and put a back beat to it ». Pour moi c’est le rock’nroll, c’est la musique populaire, c’est pourquoi Bob Marley a touché autant de gens. Parce qu’il aborde des questions sociales, politiques et culturelles avec des mots ultra-simples que tout le monde peut comprendre. On parlerait comme on parle si on faisait du folk ou du blues ou wathever.

Sur la richesse de leur réalité montréalaise

Je trouve que c’est une richesse parce que ça parle d’une réalité à Montréal. Clairement je peux pas parler pour partout, moi je viens de Granby et je sais que c’était pas présent, on avait deux jeunes noirs et un asiatique à l’école secondaire, that’s it. Mais à Montréal c’est une réalité qui est là, c’est important de la partager avec les gens. Si on le fait pas et qu’on écrit des beaux textes polis avec un accent normatif sur la scène, dans 40 ans quand ils vont regarder ce qui se faisait sur la scène à Montréal en 2010, il n’auront pas ça, on va mentir à l’histoire.

On chill entre nous, on perd pas notre culture, et on est Dead Obies comme j’aimerais voir le Québec. On est du monde de toutes origines qui arrivent avec leur propre héritage culturel, qui vivent leur propre culture et qui la partagent avec l’autre sans essayer d’assimiler ou d’écraser.

Sur la souveraineté

Moi personnellement je suis fervent indépendantiste. Y’a même des jeunes de notre âge qui ne comprennent pas, qui nous traite d’enfants de Pierre Elliot Trudeau. Ayoye, tu comprends rrrrrien! Moi je suis indépendantiste, et il y a une démarche de… dans notre musique on essaie beaucoup de donner du pouvoir. C’est Hemingway qui disait que les meilleures œuvres d’art sont celles qui te rendent plus courageux. Et je pense que ça m’a marqué. Dead Obies c’est de se sentir en puissance et de gérer ses propres affaires. L’indépendance pour moi est primordiale pour l’avenir du Québec, et je pense qu’il y a eu des erreurs ou des trucs qu’on a oubliés en chemin en voulant faire indépendance. Et de vouloir faire de la langue française ou d’une spécificité ethno-culturelle le point premier de l’indépendance, ç’a peut-être été une lacune. Si t’inclus pas tous les Québécois, c’est pas un projet pour les Québécois, et c’est voué à l’échec.

Sur notre mentalité d’insulaire

Le Québec a dû se battre pour ses droits, et il y a quelque chose de stigmatisé, on a une culture de formulaire, on peut-tu cocher dans français ou dans anglais, ça s’adresse à qui, ça va de quel bord de la main cette musique là? Ça devient un peu insulaire, on connaît nos petites vedettes par cœur, elles sont partout, on appelle nos chanteuses par leur prénom, c’est Céline c’est Marie-Mai. À la Saint-Jean c’est les mêmes artistes à chaque année, Et quand on parle de nos grands auteurs-compositeurs, on parle de Ferland, de Raymond Lévesque, de Charlebois, et je suis totalement d’accord, j’adore ces gens-là et j’ai leurs albums. Mais on met tout le temps de côté Leonard Cohen par exemple. C’est le Montréalais canadien, il est jamais perçu comme Québécois. Le stigmate est là.

Pour écouter la musique de Dead Obies: http://deadobies.bandcamp.com/

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2 Commentaires

  1. La diversité culturelle, c’est comme la biodiversité. Il faut la protéger, sinon des espèces disparaissent, des cultures disparaissent sous l’action de la monoculture envahissante.

    Voici ce que j’ai écrit à Philippe Papineau pour son article du Devoir «Je chante comme je parle…» :

    Je tiens à vous féliciter d’avoir abordé la question de la langue dans votre article « Je chante comme je parle ». Cette question est souvent mise sous le boisseau, voire tenue pour taboue par bien des chroniqueurs qui souscrivent d’emblée aux arguments fallacieux invoqués par des artistes qui acceptent de devenir des vecteurs d’assimilation, mais tout en refusant de le reconnaître. Comprenez-moi bien, je suis un fan fini d’Adamus, d’Avec pas d’casque, de Lisa Leblanc, de Cartel Pigeon, de Canailles, etc. donc pas du tout un puriste de la langue. J’aime que l’on ait le cran de faire du blues, du folk ou du country en français québécois. Que l’on triture cette langue pour la rendre créative me plaît tout à fait. Ce qui m’indispose par contre, ce sont les artistes qui, pour faire accepter leur conversion totale ou partielle vers l’anglais ou leur adoption du franglais (Sugar Sammy en est d’ailleurs l’équivalent en humour), invoquent « la liberté de l’artiste », genre « en tant qu’artistes, on n’a pas de programme politique, on fait de la musique » (et pourtant, la création artistique est nécessairement un acte, une position politique) ou encore « on est pour l’ouverture, nous on est décomplexés », alors que les vraies motivations de passer à l’anglais sont d’un tout autre ordre (l’inavouable pulsion mercantile du colonisé). Ce faisant, ces artistes deviennent des vecteurs d’assimilation, car à ce que je sache, il n’y a pas d’équivalent du côté anglais, il n’y a pas de Frenglish du côté des artistes anglophones, donc la fameuse « ouverture » tant revendiquée ne se fait qu’à sens unique, ce constitue une véritable désertion du français vers l’anglais, une abdication et cela porte un nom, simple, mais difficile à admettre => ça s’appelle L’ASSIMILATION! Continuez à en parler, car le phénomène est très réel et l’arnaque en plein essor.

    Vive la diversité culturelle, vive notre différence de francophones et haro sur le rouleau compresseur et sur ceux qui acceptent son nivellement en s’abandonnant à la culture et à la langue dominantes en invoquant tous ces faux prétextes pour nier la réalité!

  2. Pour en savoir plus sur la monoculture anglaise et sur ses effets pervers sur la diversité culturelle dans le monde, voici un excellent papier => English: The Killer Language
    http://english-in-asia.blogspot.ca/2009/06/killer-language.html

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